# A toutes les femmes #

Publié le par Amethyst

Trouvé par hasard sur un blog païen, un extrait  de l'ouvrage de Clarissa Pinkola Estès "Femmes qui courent avec les Loups".

A toutes les femmes qui ne se sentent pas bien aujourd'hui, qui n'ont pas aimé leur corps hier, ou depuis toujours, qui donnent tant d'importance à ce que pensent les autres, même s'ils sont mal attentionnés... Lisez ce texte ! Je m'en suis imprégnée, il m'a beaucoup touchée, je pense que chacune d'entre nous devrait mieux se sentir et mieux s'accepter rien qu'en le lisant, et j'espère, plus que l'espace d'un instant.

 

 

"J'ai été frappée par la façon qu'ont les loups de ne pas se désunir lorsqu'ils jouent ou courent, chacun à sa façon, qu'ils soient vieux, jeunes, maigres, gros, hauts sur pattes ou complètement tordus à la suite d'une fracture mal guérie.  Tous ont leur beauté propre, cette force et cette configuration du corps qui n'appartient qu'à eux.  Ils vivent et jouent en fonction de ce qu'ils sont, de qui ils sont, de l'état dans lequel ils sont. Ils n'essaient pas d'être ce qu'ils ne sont pas.

Une fois, dans le nord des États-Unis, j'ai observé une louve qui n'avait plus que trois pattes.  C'était la seule à pouvoir s'introduire dans une crevasse couverte de myrtilles.  Une autre fois, j'ai vu un loup gris bondir avec une telle rapidité qu'il laissa dans l'air, pendant quelques secondes, la trace d'un arc d'argent.  Je me souviens d'une jeune mère, toute fine, le ventre encore arrondi, progressant dans une tourbière avec la grâce d'une ballerine. Et pourtant, malgré leur beauté et leur capacité à rester forts, on raconte que les loups ont de trop grandes faims, des dents trop acérées, des appétits trop intéressés.  C'est quelques fois pareil avec les femmes : on parle d'elles comme si un seul type de tempérament et des appétits modérés étaient acceptables.  Trop souvent, on attribue à la femme une moralité en fonction de la manière dont sa taille, son poids, son allure sont ou non en conformité avec un idéal unique ou exclusif.
Quand on les relègue à un état d'esprit, à un maniérisme, à un profit conformes à un idéal unique de beauté et de comportement, les femmes ne sont plus libres : elles sont prisonnières par l'âme et par le corps.
Dans la psyché instinctive, on considère le corps comme un réseau d'informations, un messager comportant un très grand nombre de systèmes de communication - cardiovasculaire, respiratoire, osseux, autonome, sans parler des émotions et des intuitions.
Dans le monde de l'imaginaire, c'est un formidable véhicule, un esprit qui vit avec nous, un hymne à la vie en soi.
Dans les contes de fées, le corps, personnifié par des objets magiques jouissant de qualités et de capacités surhumaines, est censé avoir deux paires d'oreilles, l'une pour entendre dans le monde extérieur, l'autre pour être à l'écoute de l'âme ; deux paires d'yeux, l'une pour la vision normale, l'autre pour la clairvoyance ; deux types de force, la force musculaire et la force invisible de l'âme.  Et la liste n'est pas close.
Dans les systèmes de travail sur le corps comme la méthode Feldenkrais, l'Ayurvéda et autres, on considère en général que le corps n'a pas cinq sens, mais six.  Il se sert de sa peau, de ses aponévroses.  Comme la pierre de Rosette ; il communique à ceux qui savent le déchiffrer un enregistrement de la vie donnée, de la vie ôtée, de la vie espérée, de la vie guérie.
On lui reconnaît la capacité d'enregistrer les réactions immédiates, de ressentir au niveau le plus profond, de sentir une anticipation.
Le corps parle plusieurs langues.  Il s'exprime par sa couleur, sa température, le rouge aux joues de la reconnaissance, le halo de l'amour, la teinte cendreuse de la douleur, la chaleur de l'excitation, la froideur du manque de conviction.  Il s'exprime par sa danse légère et permanente, ses balancements,ses tremblements, les bonds du cœur, les hauts et les bas de l'humeur, et la montée de l'espoir.
Le corps se souvient, les os, les articulations, se souviennent et même le petits doigt.  La mémoire habite les images et les sentiments au sein des cellules elles-mêmes.  Comme une éponge saturée d'eau, partout où l'on presse, essore, ou même effleure simplement la chair, un souvenir peut en jaillir.
Confiner la beauté, la valeur du corps dans autre chose que cette magnificence, l'y réduire, c'est forcer le corps à vivre sans l'esprit, la forme, l'exultation auxquels il a droit.  Considérer quelqu'un comme laid ou inacceptable parce qu'il a une beauté en dehors des critères en vogue, c'est attenter gravement à la joie naturelle qui appartient à la nature sauvage.
Les femmes ont de bonnes raisons de réfuter les critères physiques et psychologiques qui se révèlent injurieux envers l'esprit et coupent le lien avec l'âme sauvage.  Il est clair que la nature instinctive des femmes préfère juger le corps et l'esprit selon leur vitalité et leur capacité à répondre plutôt que selon leur apparence.  Elles ne cherchent pas en cela à rejeter ce qui est culturellement considéré comme beau, mais plutôt à tracer un cercle plus vaste, qui puisse embrasser toutes les formes de beauté, de forme et de fonctions.

 

Le langage du corps

 

Avec une amie, Opalanga, griotte afro-américaine, nous avions mis au point une narration en duo, intitulée "le langage du corps", sur le thème de la découverte des vertus ancestrales de notre parenté.  Opalanga est droite comme un if, et aussi grande et svelte.  Moi je suis una Mexicana, de constitution solide et de conformation généreuse.  Quand Opalanga était petite, non seulement sa haute taille suscitait les railleries, mais on lui disait que ses dents de devant écartées étaient le signe qu'on était un menteur.  Moi, on me disait que ma forme et mes formes étaient le signe des gens inférieurs, incapables de se contrôler.
Au cours de cette performance conjointe, nous évoquions les flèches qu'on nous avait décochées, notre vie durant, parce qu'"On" avait décidé que notre corps était trop comme ci et pas assez comme ça.  Nous chantions un chant funèbre pour le corps dont on ne nous permettait pas de jouir.  Nous nous balancions, nous dansions, nous nous regardions mutuellement.  Chacune trouvait à l'autre une forme mystérieuse de beauté et se demandait comment les gens pouvaient penser autrement.
Quel ne fut pas mon étonnement en apprenant que, devenue adulte, Opalanga était allée en Gambie, en Afrique de l'Ouest, où elle avait retrouvé certains des membres de la tribu de ses ancêtres, dont beaucoup, ô surprise ! étaient aussi grands et sveltes que des ifs et avaient les dents de devant écartées.
Cette fente entre ses dents, lui expliquèrent-ils, était appelée Sayaka Yallah, "ouverture de Dieu", et considérée comme un signe de sagesse...
Quelle ne fut pas ma stupeur quand je lui racontai que moi aussi, parvenue à l'âge adulte, j'étais partie pour l'isthme de Tehuantepec, au Mexique, où j'avais retrouvé certains des membres de la tribu de mes ancêtres qui, ô surprise ! était une tribu avec des femmes monumentales, solides, coquettes et majestueuses.  Elles m'avaient tapotée, tâtée, en déclarant que je n'était pas tout à fait assez grosse.  Est-ce que je mangeais suffisamment ? Avais-je été malade ?  Il fallait que j'essaie encore, expliquèrent-elles, car les femmes sont faites comme la Tierra, rondes comme elle, qui porte tant de choses dans ses flancs.
C'est pourquoi, lors de cette performance, de même que dans la vie, nos histoires personnelles, qui commencèrent dans l'oppression et la dépression, se terminent dans la joie et avec un sens de notre identité très fort.  Opalanga a compris que sa haute taille fait sa beauté, que son sourire est celui de la sagesse et que la voix de Dieu n'est jamais loin de ses lèvres.  J'ai compris que mon corps est uni à la terre, que j'ai des pieds faits pour tenir bon et que mon corps est un vaisseau capable de beaucoup porter et transporter.  Nous avons appris l'une et l'autre auprès de personnalités importantes extérieures à notre culture américaine, à revaloriser le corps, à réfuter les idées et le langage qui ont pour but d'injurier le corps mystérieux et de refuser de considérer le corps féminin comme un instrument de connaissance.
Prendre plaisir à un monde où l'on trouve diverses formes de beauté est une joie à laquelle toutes les femmes ont droit.  Promouvoir un type unique de beauté montre qu'on a guère observé la nature.  Il ne peut y avoir une seule sorte de chant d'oiseau, une seule sorte de pin, ni de loup.
Il ne peut y avoir des bébés, des hommes, des femmes d'un seul type, ni des seins, une taille, une peau d'un seul type.
L'expérience que j'ai eue avec ces mexicaines imposantes m'a conduite à remettre en question l'ensemble des prémisses psychanalytiques sur les différentes tailles et formes des femmes et tout particulièrement sur la question du poids.  Une vieille prémisse psychologique, en particulier, me parut particulièrement grotesque : c'est l'idée que les femmes corpulentes ont faim de quelque chose et qu'"il y a en elle une personne mince qui hurle qu'elle veut sortir".  Quand j'ai évoqué cette métaphore de "la femme mince qui hurle" devant l'une des femmes majestueuses de la tribu Tehuana, elle m'a regardée avec inquiétude.  Parlais-je de "possession par un esprit du mal ?"  Et qui, interrogea-t-elle, aurait placé une chose aussi mauvaise dans le corps d'une femme ?  Elle ne parvenait pas à comprendre que des "guérisseurs" ou n'importe qui d'autre puissent considérer que parce qu'une femme était naturellement forte, il y avait en elle une autre femme en train de hurler.
Certes, il existe des troubles alimentaires compulsifs et destructeurs qui déforment le corps et c'est dramatique, mais ils ne sont évidemment pas la norme chez les femmes.  Si des femmes sont grosses ou menues, larges ou étroites, grandes ou petites, c'est vraisemblablement parce qu'elles ont hérité des formes de leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents.
Juger des caractères physiques hérités d'une femme ou en dire du mal équivaut à créer des générations de femmes anxieuses et névrosées.
En portant un jugement à caractère destructeur sur la conformation héréditaire d'une femme, en l'excluant, on lui vole des trésors psychologiques et spirituels, on la dépouille de l'orgueil du type physique qui lui a été transmis par ses ancêtres, on rompt brutalement le lien d'identité féminine qu'elle avait avec le reste de sa famille.  Si on lui dit de haïr son propre corps, comment pourrai-t-elle aimer celui de sa mère, qui a la même forme que le sien ? Celui de sa grand-mère, celui de ses filles ?  Comment pourra-t-elle aimer les corps d'autres femmes (et hommes) proches qui ont hérité des formes et de la configuration corporelles de leurs ancêtres ?  Une telle attaque anéantit le légitime orgueil qu'elle éprouve à avoir une affiliation et détruit l'harmonie qu'elle éprouve avec son corps, quels que soient sa taille, son poids, ses formes.  Elle touche aussi les femmes qui l'ont précédée et celles qui viendront après elle.
Ces jugements tranchés sur ce qu'on peut accepter, ou non, en matière de conformation créent une nation de grandes filles complètement voûtées, de femmes petites montées sur échasses, de femmes corpulentes vêtues comme des veuves, de femmes très minces essayant de paraître rembourrées et autres malheureuses tentant de se dissimuler.  Détruire le lien instinctif de la femme avec son corps naturel, c'est lui ôter toute confiance et l'inciter à donner plus de valeur à son apparence qu'à son identité réelle.  C'est lui faire dépenser son énergie à calculer ce qu'elle mange, l'oeil fixé sur l'aiguille de la balance.  C'est l'en rendre obsédée, dans ses faits et gestes et ses projets.  Il est impensable, dans le monde instinctif, qu'une femme puisse vivre en étant obnubilée par son apparence.
Rester en bonne santé et donner à son corps la nourriture dont il a besoin semble aller de soi.  Pourtant je reconnait qu'il y a en beaucoup de femmes un femme "affamée".  Mais elles ont moins faim d'avoir une certaine taille, un certain poids, une certaine forme ou d'êtres conformes au stéréotype, que de recevoir l'estime fondamentale de la culture environnante.  L'"affamée" qui se trouve en elles meurt d'envie d'être traitée avec respect, d'être acceptée et, en dernière analyse, d'être considérée en dehors des stéréotypes.
Si une femme "qui hurle pour sortir" existe vraiment, alors elle hurle pour que cessent les projections irrespectueuses que les autres font sur son corps, son visage, son âge.
Maints théoriciens de la psychologie ont souscrit à ce parti pris qui donne un caractère pathologique aux différences corporelles des femmes et parmi euxFreud, très certainement.  Dans le livre qu'il a écrit sur son père, par exemple, Martin Freud rapporte que la famille toute entière détestait et ridiculisait les gens corpulents.  Les motivations de Freud sortent du cadre de cet ouvrage ; on ne peut toutefois s'empêcher de penser qu'une telle attitude pouvait difficilement contribuer à un point de vue équilibré sur le corps féminin.
Il suffit de dire que divers praticiens de la psychologie continuent à maintenir de parti pris contre le corps naturel, en encourageant les femmes à surveiller constamment leur corps et en les privant, par voie de conséquence, des bonnes relations qu'elles pourraient avoir avec leur forme originelle.
L'angoisse à l'égard du corps prive en grande partie la femme de sa vie créatrice et détourne son attention d'autres choses.
Cet encouragement à tailler dans son corps ressemble étrangement à la façon dont on taille dans la chair de la terre elle-même, dont on la brûle et on l'écorche, mettant ses os à nu.
La blessure de la psyché et du corps des femmes a son pendant au sein de la culture et en fin de compte au sein de la nature elle-même.
Une véritable psychologie holistique considère que tous les mondes ne constituent pas des entités séparées, mais sont interdépendants.  Il n'est pas étonnant que, dans notre contexte culturel, le problème soit le même pour la femme, le paysage et la culture, dans laquelle on taille au nom de ce qui est à la mode.
Les femmes ne pourront certes pas empêcher du jour au lendemain la dissection de la culture et des terres, mais elle peuvent cesser de le faire sur leur propre corps.  La nature sauvage ne cautionnera jamais la torture du corps, de la culture ou de la terre.  Elle n'acceptera jamais qu'on martyrise la forme pour prouver qu'on vaut quelque chose, qu'on "maîtrise" les choses, qu'on a du caractère, qu'on est plus agréable à regarder, qu'on a une valeur financière accrue.
Les femmes ne pourront faire prendre conscience de tout cela à leur environnement culturel en lui disant simplement "change".  Mais elles peuvent changer leur attitude à l'égard d'elles-mêmes, ce qui désamorcera les projections destinées à les dévaluer.  Pour cela, il leur faut se réapproprier leur corps.
En ne renonçant pas à la joie de leur corps naturel, en ne souscrivant pas à l'illusion courante que le bonheur ne vient qu'à celles qui ont un âge donné et une conformation donnée, en n'attendant pas avant d'accomplir ce qui doit être fait, en se réappropriant leur vraie vie et en la vivant à plein et sans frein.  C'est cette façon de s'accepter, cette estime de soi qui commencent à faire changer les attitudes au sein de la culture."

Publié dans Autel et Grimoire

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